XXVI. REFLEXIONS AU SUJET DES VOYANTES

Ces réflexions du Père Laffineur furent écrites à l'époque où les "voyantes" étaient sous la croix si douloureuse des doutes et des contradictions.

    Au cadeau de ses "Mémoires" M. le Curé de Barro a ajouté celui d'une importante collection de lettres qu'il avait reçues des petites voyantes. M. Suel en a assuré la traduction qu'il a voulue, à dessein, littérale. Ne valait-il pas mieux, en effet, nous garder la ponctuation, le style des voyantes, à l'âge qui était le leur?

    Ces documents sont très précieux à des titres divers.

    Qui en aurait le temps pourrait par exemple y découvrir ce que les fillettes n'ont pas pu voir: les échos de l'attitude de la Commission du 22 août 1961 dont parlent les Mémoires, de l'attitude aussi de Santander à l'égard de don Valentin Marichalar, le curé de Garabandal. Si personne n'utilise ces lettres en ce sens, je continuerai peut-être un jour le travail qu'elles m'ont inspiré de commencer.

    Aujourd'hui, je voudrais rendre un rapide hommage à leurs auteurs.

Mari-Cruz

    Elle était la plus jeune des quatre, d'un an exactement. Des quatre aussi, son écriture est la plus malhabile, son orthographe la plus approximative. Il suffit pourtant de lire ses humbles lignes pour photographier son âme et son cœur.

    Je le dis sans hésitation: au temps des apparitions, elle m'apparaît la plus déférente à l'égard du sacerdoce, la plus "petite" au sens de la doctrine de notre Teresita ("petite Thérèse", comme les Espagnols appellent si gentiment Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus), la plus docile et la plus abandonnée au bon plaisir de la Sainte Vierge.

    Depuis son anniversaire de juin 1965 que nous avons fêté chez elle avec Loli, si affectueusement; depuis ma visite à sa mère Pilar, vers 16 heures, le 10 octobre 1967, Mari-Cruz et les siens savent avec quelle sincérité, quelle fidélité également, je les estime et je les aime.

    Ils n'ignorent pas non plus — et si je me trompais, que ces lignes les rassurent — que les négations de la plus jeune des voyantes n'ont jamais affecté le moins du monde mes certitudes absolues au sujet de "l'Asunto", de l'Affaire de Garabandal. Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter au livre "l'Etoile dans la Montagne" [Centre Information Garabandal] .

    Comme d'autres j'ai essayé de comprendre pourquoi celle qui m'avait affirmé, sans ambages, un jour, qu'elle avait vu la Vierge, pour la dernière fois le 12 septembre 1962, niait le lendemain, le front buté, qu'elle lui fût jamais apparue. J'ai cherché, seul, des raisons valables à pareille contradiction, et l'ai prêté l'oreille à des explications de tout genre que j'entendais dans le village. Il m'est arrivé d'être parfois sévère, peut-être même injuste.

    Aujourd'hui, je regrette certaines réflexions que j'ai faites ou écrites, et je m'en excuse. J'ajoute que jamais elles n'interprétèrent la pensée la plus profonde de mon âme.

    Pourquoi? Parce que, à certains moments, rares sans doute et trop fugitifs pour le passant que j'étais, j'ai pu lire dans la profondeur et la beauté surnaturelles — je dis bien surnaturelles — des yeux de Mari-Cruz le "mystère de sa prédestination mariale". Parce que j'entends encore l'incroyable réponse qu'elle fit à sa mère Pilar qui déclarait impossible l'intervention miraculeuse du Padre Luis Andreu, après sa mort: "Tais-toi, Maman, l'affaire du Padre Luis est vraie, et le livre de Paco (Francisco Sanchez-Ventura) est vrai, lui aussi".

    "Mari-Cruz, fille très aimée et très douloureuse de Notre-Dame du Carmel de Garabandal, toi qui en français, t'appelles Marie de la Croix, sois courageuse et fidèle à ta vocation. La "Montée du Carmel" est plus rude pour toi que pour tes compagnes. La Vierge te l'a peut-être prédit en te donnant le "secret" qui fait l'émotion de ceux qui croient le connaître, ou du moins ont essayé de le deviner. Prie pour ta famille et pour nous, car elle et nous, nous devons attendre le soir du Miracle à venir pour comprendre ton "mystère ignoré ou méconnu", celui que tu es toi-même dans le plan de Dieu à Garabandal". [Mari-Cruz s'est mariée le 2 mai 1970 à Puentenansa avec Ignacio Caballero Vidal. Sont nés: Ignacio en avril 1971, Maria de Lourdes en mars 1974, Juan-Carlos en mai 1977. Le ménage qui revient de temps à autre au village, habite à Avilés (Asturies)]..

    Puisque j'ai commencé de la sorte, pourquoi ne pas continuer brièvement ma "vision actuelle des voyantes"?

Jacinta

   Qui est Jacinta? Un autre "mystère du cœur de Notre-Dame du Carmel".

    Un soir, à Comillas, à Madame le Pelletier, à Mademoiselle Maria, ma gouvernante, à moi-même, le vénéré et si cher Père Rodrigo nous a confié son sentiment.

    "Jacinta? Je ne l'avais plus vue depuis deux ans environ. Elle était ici, il y a quelques jours. C'est un petit ange — un petit ange d'avant la chute — que Dieu dans sa miséricorde, a laissé tomber sur la terre pour notre consolation".

    J'ajoute quelques mots.

    Modeste, silencieuse, discrète, réservée à l'extrême devant les visiteurs, elle paraît endormie sur son passé.

    Il lui arrive pourtant de prouver que son cœur veille. Tel ce 21 novembre 1968, devant le P. de Bailliencourt, et nos amis Lucas et Chabot. Ecartant gentiment sa mère Maria qui faisait la critique d'une statue française de la Vierge de Garabandal, on l'entendit lui dire: "Après tout, tu ne l'as pas vue, toi.." Puis ce fut un feu d'artifice étonnant: "Quand je la voyais, elle était comme ceci... comme cela... Votre sculpteur s'est trompé ici, là, et encore ici et encore là..."

    Jacinta? Elle me paraît la plus carmélitaine des quatre... [Jacinta, après quelques années employée de maison à Santander, a épousé Joseph Moynichan le 21 février 1976 à Garabandal. Ils habitent en Californie].

Loli

    Un dimanche, Ceferino m'a reproché d'avoir écrit que son attitude à mon égard — méfiante, du moins à mon sens — m'avait toujours empêché de parler profondément avec sa fille.

    Cher Ceferino, que voulez-vous? Les âmes du sacerdoce du Nord des Pyrénées ont une sensibilité qui les arrête facilement sur le seuil de la porte de la conscience des humains. La plupart du temps, elles ne l'ouvrent pas d'elles-mêmes. Pourtant, votre Loli, je la connais quand même bien. Rappelez-vous cette nuit de novembre 1962 que j'ai passée dans votre cuisine. Avec vous, votre fille et Feliz de Bilbao. L'extase terminée, elle m'a montré, à votre demande d'ailleurs, la fameuse "photo de la Vierge" dont Monsieur le curé de Barro a parlé longuement dans ses Mémoires. Comme je lui avouais ne rien y voir — ce que vous affirmiez vous aussi —, elle m'a aidé à découvrir le visage de sa Vision.

    Plus tard, le surlendemain de l'apparition du 18 juin 1965, à la sortie de la grand'messe, elle m'a pris par le bras pour me confier rapidement: "Père, ne croyez pas Placido, ni les autres: je ne doute pas des apparitions".

    Loli? La voyante au visage si pâle parfois parce que les charges de l'aînée de la famille l'exténuent de fatigue, certains jours. Mais le sourire céleste qui l'illumine parfois également ne trompe pas un prêtre qui a la Foi-catholique.

    Loli? La plus effacée, peut-être la plus humble des voyantes. Bien que de toute évidence, ce soit elle qui ait eu les extases les plus nombreuses et apparemment les plus sereines.

    Elle est "si petite au dedans" qu'elle se murmure maintenant sans cesse, à elle-même: "Moi, avoir vu la Vierge? C'est une illusion sûrement, car je ne l'ai pas mérité". [Loli, partie en Amérique en octobre 1972, s'est mariée à Brockton (Massachussets) le 2 février 1974 avec un américain d'origine Franco-Canadienne: Francis Lafleur. Un petit Francis est né le 31 mai 1975. Son père, Ceferino, est décédé le 4 juin 1974 à Garabandal, après de grandes souffrances, à l'âge de 56 ans].

Conchita

    On la 'connaît, ou plus exactement, on croit la connaître mieux que ses amies qu'elle aime tant.

    On a plus ou moins entendu parler du 10 octobre 1967 qui "avait apporté à son âme une paix, une confiance, une allégresse spirituelle qu'elle n'avait jamais connues à pareil degré". J'ai écrit à ce sujet la vérité absolue, et Conchita qui a lu à trois reprises mon texte m'a donné son imprimatur formel. Il sera publié le moment venu. En attendant, que tous gardent un silence qui n'aurait jamais dû être rompu par personne. Ni par l'enthousiasme sans méfiance de Conchita ni, moins encore, par la légèreté de son entourage.

    Ce qu'on ignore, ce sont les vingt heures de conversation serrée, précise, sans une minute perdue, qu'elle et moi, nous avons eues à Garabandal, devant le témoin qu'elle avait choisi, Mademoiselle Maria, ma gouvernante. L'essentiel en a été rédigé, mais il vaut mieux attendre, me semble-t-il, avant de le publier. J'en détache une anecdote qui a valeur de révélation de l'état d'âme de Conchita à ce moment-là. Elle montrera ce qu'était devenue la petite fille de 12 ans et demi qui écrivait autrefois à don José Ramôn de Barro.

    A la fin de la dizaine de rencontres qui constituèrent ce que je viens d'appeler nos vingt heures de conversation de juillet 1968, deux évidences s'imposèrent à moi. La première: quand elle regarde droit devant elle, si j'ose dire, Conchita "revoit", comme si c'était hier, sa Vision avec une précision qui tient du miracle. La seconde? Quand Conchita "raisonne" sur ses apparitions, elle est perdue. En d'autres termes, l'intelligence "voit", mais la raison ne "peut plus raisonner".

    Que faire en pareil cas?

    Je me le demandais après avoir épuisé tous les arguments dont je disposais, quand remarquant sur la table mon bréviaire, je crus avoir trouvé la solution. Je l'ouvris immédiatement, et j'en sortis une photographie.

— Tiens, regarde.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Les pieds troués de Sœur Tomasina Pozzi.

    Ses yeux brillèrent d'un éclat inaccoutumé.

— Et alors, Père?
— Tu seras un jour stigmatisée, comme elle.

    Ses yeux devinrent humides, et fixèrent les miens, intensément:

— Mais je voudrais bien, Père.
— Que dis-tu là?
— Je le voudrais bien. Père.
— Pourquoi ?
— Parce qu'alors, je serais sûre que Jésus m'aime!

    Conchita?

    Voilà son âme profonde.

    Rappelez-vous la locution intérieure du 20 juillet 1963. Elle avait 14 ans et demi. Il s'agit de cette action de grâce après la sainte communion dans laquelle, en parlant avec Jésus et en l'écoutant, elle se plaignait "de vivre sans souffrance, sa seule souffrance étant de n'avoir pas de Croix".

    Derrière un sourire délicieux, céleste parfois, et à d'autres moments, sous un masque de douleur qu'elle ne peut cacher à tout le monde, Conchita, la vraie Conchita, c'est parfois la "déréliction surnaturelle insoupçonnée". [Conchita s'est mariée à New-York le 26 mai 1973 avec un Américain d'origine Irlandaise: Patrick Keena. A leur foyer: Maria-Conception née le 27 Avril 1974, Myriam-Fatima le 5 juillet 1975, Anna-Marla en juillet 1977, Patrick le 8 avril 1978. Ils habitent New-York].

M. Laffineur.
par M. L'ABBE JOSE RAMON GARCIA DE LA RIVA
"MEMOIRES UN CURÉ DE CAMPAGNE ESPAGNOL"
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