Ma première visite à San Sebastian de Garabandal fut la conséquence d'une conversation inattendue avec le curé actuel de San Claudio, à León, don Manuel Antón. Il passait ses vacances à Barro, où j'avais, peu de temps auparavant, pris possession de la paroisse. Il me parla des faits qui se passaient dans le diocèse voisin de Santander, à 57 km de chez moi. Il me raconta que les Apparitions avaient commencé le 18 juin précédent, moins de deux mois avant mon arrivée à Barro, le 10 août suivant. Je le questionnai brièvement, et l'entrevue me laissa un arrière-goût de curiosité.
Je partis avec mon père, le 22 août, guidé, je l'avoue,
par la curiosité. Comme nous venions de Barro, il fallut monter
et descendre jusqu'à Cosio, et, de là, grimper 600 mètres
plus haut par un chemin alors très mauvais. Au dernier virage de
la montée difficile, nous apparut Garabandal, un petit village de
270 âmes, humble, tout simple, ramassé sur lui-même,
mais enchanteur. En face de nous, au-delà des maisons, à
une hauteur de 200 mètres environ un bouquet de 9 pins, sur la première
rampe des monts. A gauche et à l'horizon, la Peña Sagra,
car nous étions dans les contreforts des Pics d'Europe.
Ma première question ne tarda pas. "A quelle heure ont lieu les Apparitions ?" "Padre, me répondit-on, ces faits étranges commencent à la tombée de la nuit. Après la récitation du chapelet dans l'église, les petites tombent généralement en extase sous le porche, à la sortie". Il faudrait donc attendre plus que nous ne pensions, d'autant plus que la moto qui nous avait amenés tous deux, trop secouée depuis Cosio, ne voulait plus rien savoir. Mon père qui avait un rendez-vous avec son médecin, le lendemain à Oviedo, repartit donc seul en taxi. Je devais bientôt comprendre qu'il y a des incidents de la route qui sont vraiment providentiels.
En attendant le chapelet, je fis connaissance avec les ruelles tortueuses et pierreuses, parlant avec un prêtre de Burgos et apercevant de loin les voyantes. "Trois d'entre elles ont 12 ans, me dit mon compagnon; la quatrième en a 11; mais toutes paraissent avoir l'instruction des enfants de 7 ans de nos villes".
La première que je rencontrai fut Loli : elle courait autour d'une jeep stationnée devant la porte de la maison qu'elle habitait alors. Puis Mari-Cruz et Conchita qui avaient l'habitude de sortir ensemble. Jacinta, je ne la vis que le soir, pendant son extase. Je pris quelques photographies de Mari-Cruz et de Loli que je conserve précieusement parmi tant d'autres. Elles portaient autour du cou des chapelets et des chaînes avec médailles." Elles les donnent à baiser à la Vision pendant leurs extases, m'apprit-on; le tout appartient aux personnes accourues au village, poussées par la curiosité ou par une foi toute simple".
"Au début, ajouta-t-on, elles
offraient
au
baiser de la Vision des petites pierres qu'elles ramassaient dans les ruelles,
et qu'elles distribuaient ensuite autour d'elles. Ces petites pierres,
vous n'en verrez plus offrir, car les voyantes en sont passées maintenant
aux objets religieux ".
Ce 22 août 1961, au crépuscule, je me rendis à l'église, près de l'autel du Saint-Sacrement, au milieu du chœur.
Comme elle me parut simple et accueillante cette petite église de montagne dédiée à Saint Sébastien dont les paroissiens ont obtenu de célébrer la fête suivie d'une procession solennelle, en été, le 18 juillet.
Au milieu du rétable, au-dessus et derrière le tabernacle, la statue du glorieux martyr, le chef de la garde prétorienne de l'empereur Dioclétien. De chaque côté, sur des piédestaux, une statue de grande taille, l'une du Sacré-Cœur de Jésus, l'autre du Saint-Cœur de Marie. A l'entrée de l'église, à droite, l'autel de l'Immaculée. La Vierge porte une robe blanche et un manteau bleu, ce qui fera dire à quelqu'un que cette statue a pu impressionner les petites avant le commencement des apparitions. Ce qui prouve qu'il ignorait complètement comment était habillée Notre-Dame du Carmel quand elle apparut à Saint Simon Stock en 1251, il y a plus de 700 ans.
De l'autre côté de l'église, celui de l'évangile, un autre autel avec une statue de Notre-Dame du Carmel, cette fois, mais pour le désespoir du contradicteur de tout à l'heure, tout de marron vêtue. Dans une chapelle obscure, au fond de l'église, derrière des grilles, les fonts baptismaux.
Il y a une tribune envahie par les hommes le dimanche. On y accède par la partie extérieure gauche de l'église. Quant à la tour assez massive, avec cloche sonnant à tous les vents, on y monte de l'extérieur aussi, par un escalier de pierre adossé au mur, sous l'auvent, du côté droit de la porte d'entrée.
Sous le porche un banc de pierre où le curé de cette époque, don Valentin Marichalar, avait l'habitude de s'asseoir avec ses paroissiens pour bavarder un peu avant les offices.
* * *
Mais je reviens à ma première entrée dans l'église.
Délibérément, je choisis, dans le chœur, du côté gauche de l'autel, le premier degré, en me disant : "Si cela vient de Dieu, c'est d'ici que je verrai les choses les plus importantes". J'en avais d'ailleurs fait la réflexion à une dame qui comme moi montait au village pour la première fois. Et c'est ce qui se passa.
Je priai avec dévotion et demandai au Seigneur que ces faits fussent clarifiés rapidement. Il ne devait pas en être ainsi ce 22 août 1961. Parce que ses jugements sont différents de ceux des hommes, et en particulier du mien; parce qu'il connaît d'avance la meilleure manière d'agir et l'heure qu'il convient d'attendre. N'avons-nous pas vu plus haut que Lui seul peut écrire droit avec des lignes courbes?
Ce jour-là, comme par hasard, se trouvaient aussi à Garabandal, cinq prêtres des Asturies, de mon archiprêtré de Llanes, et un chanoine de notre cathédrale d'Oviedo. Avec eux un Père Jésuite qui quelques mois plus tard devait devenir un de mes bons amis, le R.P. Ramón Maria Andreu Rodamillans.
On récita le chapelet sous la direction du Père Andreu, comme il convenait puisqu'il était un religieux de la Compagnie. Avant de commencer il nous adressa quelques mots, du pied de l'autel. "Ces faits sont dignes d'intérêt, précisa-t-il. Il y a ici un champ d'études pour des théologiens, des mystiques, des psychologues, des psychiâtres, des médecins". Mais il ne parla pas en public de "surnaturel". Contrairement à ce que quelqu'un a faussement prétendu, le mot ne fut pas prononcé.
Le chapelet terminé, et les gens sortis de l'église, on entendit venant du dehors des bruits confus et une voix qui répétait: "les enfants sont déjà en extase". Le curé, don Valentin, vint vers moi, me demandant de fermer l'église pour empêcher les assistants d'y rentrer quand les petites reviendraient. "Il n'est pas possible, expliqua-t-il, que recommence ce qui s'est passé les jours précédents: il y avait une telle foule que les gens montaient dans la chaire, sur les bancs, cassaient tout, paraissant respecter très peu le lieu saint où il se trouvaient".
Je ne me sentais pas prêt à lui obéir de bon cœur, car je croyais presque impossible de dominer une foule si nombreuse et si curieuse. Je le lui dis franchement. Il me rétorqua vivement: "mais on respectera mieux votre décision que la mienne; acceptez"!
Arrivant en extase, dans l'église, Mari-Cruz trébucha contre
le seuil de la porte, et tomba à l'intérieur, à la
hauteur de l'autel de l'Immaculée. Les trois autres, également
en extase, tombèrent au-dessus d'elle, et formèrent avec
elle un tableau sculptural humain d'une majesté admirable. Je ne
peux le décrire à cause de son harmonie incroyable et de
son inexprimable splendeur. Je ne puis dire non plus mon étonnement:
malgré la précipitation de la chute et la position inattendue
qui en résultait, les vêtements des voyantes restaient dans
la position de la marche debout, et leurs robes leur couvraient même
les genoux. A la splendeur et à l'harmonie du tableau, s'ajoutait
la plus lumineuse modestie chrétienne.
***
Se relevant sans appui, avec grâce, soulevées comme par une force intérieure, les enfants sortirent de l'église, et toujours en extase se dirigèrent vers le village.
De mon côté, je retournai à l'autel, lentement, n'ayant plus qu'une préoccupation: prier intérieurement le Saint Sacrement, et lui demander avec insistance d'éclairer Monseigneur de Santander et ceux qui étaient chargés d'étudier de pareilles réalités.
Plusieurs fois, les petites rentrèrent dans l'église, deux par deux : Conchita et Mari-Cruz, Jacinta et Loli. Elles venaient se placer près de moi sur le premier degré de l'autel. Je n'avais qu'à tourner légèrement la tête, et je voyais parfaitement le déroulement de ces phénomènes, mystiques à première vue. Elles priaient avec ferveur et à voix basse devant le tabernacle. Tout leur comportement était d'une beauté admirable, la tête légèrement en arrière, le visage transparent, comme éclairé de l'intérieur d'une lumière qui aurait été éblouissante si elle n'avait pas été tempérée par une douceur délicieuse.
par M. L'ABBE JOSE RAMON GARCIA DE LA RIVA
"MEMOIRES UN CURÉ DE CAMPAGNE ESPAGNOL"
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