par M. L'ABBE JOSE RAMON GARCIA DE LA RIVA, curé de Barro (Llanes). Asturies. Espagne.
Ce soir du 22 août 1961, plusieurs membres de la Commission Diocésaine étaient montés à Garabandal, dans le plus grand incognito. Je ne les connaissais pas, et ce n'est que plus tard que j'ai appris leurs noms. Au moins deux ecclésiastiques, un médecin anesthésiste, non pas psychiâtre comme on l'a dit abusivement, et un photographe amateur.
Nous allons les voir "opérer", si j'ose dire, les entendre aussi. Et je n'hésiterai pas à donner mon sentiment, en précisant bien qu'il est absolument objectif puisqu'il fut le mien au moment même des faits, alors que j'ignorais absolument, jusqu'à l'identité, et à plus forte raison les qualités des intéressés.
Ils arrivèrent dans l'église au moment même où
les enfants s'y trouvaient en extase devant la foule.
L'un d'entre eux, un civil, (je devais
apprendre qu'il s'agissait du médecin anesthésiste, le Dr.
Piñal), sans plus de façon, dit à voix très
haute:
— Alors, elle continue la comédie?
A ce moment-là, très précisément, agenouillé devant moi, le docteur don Celestino Ortiz, pédiâtre réputé à Santander qui suivait l'affaire depuis le début, était en train de prendre le pouls de Conchita. Il voulait voir si la course des voyantes à travers le village n'avait pas changé le ryhme du cœur plus que les autres fois. Sans lever la tête, en continuant attentivement son examen si important, le Docteur Ortiz répondit du tac au tac:
— S'il y a un comédien ici, c'est bien vous. L'autel d'une église n'est pas le lieu pour parler ainsi, et encore moins en public.
Son travail terminé, le Dr. Ortiz se releva, et les deux médecins se reconnurent.
— Ah, c'est toi. Piñal?
— Ortiz, il faut que je te dise certaines choses à la sacristie.
— A la sacristie, d'accord. Là tu peux me dire tout ce que tu crois opportun.
Et les deux médecins disparurent du chœur.
Ainsi se termina ce jour-là l'étude médicale des extases par le médecin de la Commission. A part moi, je me mis à penser que le travail scientifique était achevé avant d'être commencé... Quelle différence avec la conscience professionnelle du Docteur Ortiz, pédiâtre authentique, lui, que je venais de voir, à genoux près de Conchita, murmurant:
— Il n'y a pas plus de pulsations qu'en temps normal.
Je comprends maintenant la confiance que le monde entier accorde à ses observations médicales et à ses conclusions en faveur des apparitions.
Venons en, très objectivement
aussi, à l'attitude
des deux prêtres dont, je me permets d'insister, je ne connaissais
non plus ni les noms, ni les fonctions.
Le premier monta à l'autel. Le dos tourné au Saint Sacrement, les voyantes à ses pieds, en extase, face à la foule, à haute voix, il trancha le problème d'une manière définitive:
— Quoi qu'il arrive, je ne crois pas à cela!
Le second, lui aussi dans le chœur, parlait avec un civil, et lui confiait:
— J'ai été professeur de philosophie pendant cinq ans, et de théologie pendant dix!
Sans doute voulait-il convaincre son interlocuteur qu'il avait la science nécessaire pour avoir le droit de marquer son accord avec les paroles incroyables de son confrère et collègue de la Commission. Moi, secrètement je pensais: "de quelle philosophie? De quelle théologie? Aurait-il par hasard été professeur aussi, par exemple de théologie ascétique et mystique, la seule compétente ce soir?"
Ce second prêtre se retira, et son compagnon m'aborda avec ces mots:
— Je suis leur photographe.
— Professionnel?
— Non, pas professionnel, amateur.
Mon cœur tressaillit, car je taquine volontiers l'appareil, et je m'y connais un peu.
— Ah, votre appareil est automatique, avec flash et chargé d'un film en couleur?
— Oui, répondit-il.
— Prenez garde, voyez: vous allez manquer une photo ravissante! Regardez donc Jacinta et Loli, à genoux, sur cette marche de l'autel! Quelle grâce, quelle pose extraordinaire!
— Père, j'ai terminé mon travail, j'ai pris les photos que je devais faire.
— Non?
— Certainement.
Si j'avais su alors qu'il s'agissait du photographe de la Commission, peut-être aurais-je perdu le recueillement intérieur que les circonstances exigeaient. Pourquoi? Mais parce que j'aurais eu la même conviction qu'aujourd'hui. La Commission devait se faire accompagner d'un photographe professionnel, et lui réclamer toutes les photos intéressantes, utiles, prises sous tous les angles possibles. Comment faire une étude objective, juste et complète autrement?
Maintenant, je suis heureux d'avoir ignoré ce soir-là l'identité et la mission des quatre personnes qui sont présentes à ma mémoire, comme si j'étais encore dans le chœur de l'église de Garabandal.
Ce que j'ai pensé à l'instant même?
— Le civil de Santander proclamant la comédie était un médecin?
Et Ortiz alors?
— Le Jugement péremptoire et définitif du premier prêtre? Il est inconcevable, il relève du préjugé et de l'absurde.
— Le second prêtre?
Serait-il vaniteux ou pire?
— Le photographe?
Il ne connaît sûrement pas son métier et ne l'aime pas:
— Ma conclusion? Je ne suis pas d'accord, et je prends mes positions personnelles.
Je restai dans l'église jusqu'à 23 heures, devant le Saint Sacrement. Je priais, je réfléchissais, j'écoutais aussi très attentivement de ma place tout ce que je pouvais entendre. Ceci ne fut pas difficile, car tout était dit à haute voix, et rien ne paraissait appartenir au secret.
Je compris donc, par exemple, parfaitement ceci, prononcé de la
bouche de l'un des deux prêtres:
— Nous allons fermer l'église au culte.
— A don Valentin, le curé, nous lui donnerons un mois de vacances. Comme il est assez nerveux actuellement, il acceptera facilement.
— Au Père Jésuite (Ramón Maria Andreu) nous donnerons l'ordre de partir.
— Nous interdirons aux prêtres de monter au village.
— Et si cela vient de Dieu, ça suivra son chemin.
"Vraiment, me disais-je, voilà un excellent programme de conduite et d'action, au moment d'étudier des événements aussi graves! Pilate serait-il ressuscité? En tout cas, il y a un nouveau prétoire, et on se lave une fois de plus les mains..."
Pendant ce temps-là, Monseigneur de Santander croyait que ses délégués travaillaient à Garabandal comme de vrais hommes d'église, de vrais médecins et un vrai photographe devaient le faire en toute conscience scientifique et religieuse. Les diverses Notes ont été rédigées en s'appuyant sur des bases aussi contestables et j'ai toutes les raisons de croire que d'autres mesures plus sérieuses, plus solides, n'ont pas été prises. Les voyantes ne m'ont-elles pas répété maintes fois: "la Commission est montée ici peu souvent; jamais elle ne s'est occupée de nous; elle n'interrogeait que certaines personnes du village, choisies parmi celles qui ne croient pas aux apparitions ou en doutent".
Je ne pensais pas que ces messieurs s'intéresseraient à ma personne. Je me trompais. A 23 heures exactement, don Valentin s'approcha de moi:
— La Commission me charge de vous dire qu'il est temps pour vous de sortir de l'église.
Une petite consolation quand même: à la porte, deux gardes civils placés là pour maintenir l'ordre en cas de nécessité me saluèrent avec un bon sourire.
par M. L'ABBE JOSE RAMON GARCIA DE LA RIVA
"MEMOIRES UN CURÉ DE CAMPAGNE ESPAGNOL"
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