VII. LES EXTASES VUES DE L'EXTERIEUR

par M. L'ABBE JOSE RAMON GARCIA DE LA RIVA, curé de Barro (Llanes). Asturies. Espagne.

    J'ai assisté à de nombreuses extases. Deux cents ou plus. Il s'agissait des quatre voyantes ensemble, de trois, de deux ou d'une seule à la fois. La marche extatique était normale ou s'effectuait à toute vitesse. Elles allaient de l'avant ou l'exécutaient à reculons. A travers le village, dans toutes les ruelles, souvent dans la "Calleja" qui monte aux Pins, la gravissant jusqu'à ceux-ci ou en descendant.

    Je signale ici l'extrême étonnement de tous ceux qui furent témoins de cette descente des Pins: elles ne prenaient jamais le bon chemin.

    On sait qu'il n'y a pas de bon chemin pour cette descente. Tout de même il en est de meilleurs que d'autres bien qu'ils soient tous mauvais. Les petits bergers et leurs moutons les connaissent bien.

    Les voyantes, elles, descendaient par des endroits qu'aucun humain, aucun animal n'avait frayés, ni même empruntés. Personne de bonne foi ne peut prétendre qu'on puisse expliquer — de façon naturelle — ces descentes, surtout quand elles se faisaient à reculons — voire même à genoux à reculons. Surtout si on les revoit dans leur attitude — disons incommode — le buste droit et la tête penchée en arrière, les yeux fixés sur leur Vision.

    Qui peut discuter ce fait "anormal" et parfaitement concret, contrôlable et dûment contrôlé?

    Si cet adversaire de bonne foi existe, je lui propose de reprendre lui-même "l'exercice" sur le terrain, de la même manière, dans les mêmes conditions, et surtout dans la nuit noire, dans la neige ou sur les glaçons. Non pas une fois, mais presque chaque jour comme au temps des apparitions.

    Au cours de ces extases, en tous lieux, j'ai entendu parler les enfants avec leur vision. A voix basse, confidentielle parfois, mais intelligible. Ces conversations étaient parfaites, en ce sens qu'on se rendait parfaitement compte qu'elles répondaient à des questions de la Vierge ou de l'Ange, ou qu'elles leur en posaient elles-mêmes. Dans ce dernier cas, - les fillettes ne craignirent jamais d'abuser de Notre-Dame du Carmel ou de Saint Michel, — elles écoutaient les voix aimées avec la plus vive attention.

    C'était évident pour tous, il s'agissait d'un dialogue par-faitement ordonné, à la convenance exacte des interlocuteurs du Ciel et de la terre.

    Du côté des voyantes, les propos étaient des plus variés.

    Elles parlaient de tout, quand leur tour était venu. Depuis les choses qu'elles avaient faites, jusqu'à celles qu'elles avaient entendu dire. Elles racontaient ce qui se passait au village, chez elles, aux champs, aux alpages. Elles deman-daient des guérisons, des conversions, des miracles " pour que les gens nous croient " les entendait-on dire. Elles con-fiaient à la Vierge des messages écrits par les assistants et leur remettaient de vive voix, en public ou en particulier, ses réponses. Parfois on devait attendre plus ou moins long-temps qu'elles aient obtenu de Notre-Dame du Carmel la permission de répéter ce qu'elles avaient entendu à l'occa-sion des questions posées.

    J'ai vu les fillettes donner à baiser à la Vision des chapelets, des crucifix, des médailles, des scapulaires, des images.

    Un jour, devant moi, chez Conchita, Loli a passé à l'annu-laire de la main droite d'une dame l'alliance qu'elle avait d'abord présentée, sur la demande de la dame elle-même, comme d'habitude, aux lèvres de la Vierge. Puis avertie par Celle-ci, je l'ai vu retirer l'anneau du même doigt et le passer à l'annulaire de l'autre main. Les assistants crurent à une méprise de l'enfant. Il n'en était rien. Au comble de l'admiration et toute en larmes de joie, l'intéressée assura : "La Vierge sait bien que dans la région de Valence dont je suis originaire, l'alliance se porte à la main gauche, con-trairement à la coutume espagnole".

    Loli ne s'arrêta pas là : elle dit à cette épouse le nom de son mari, ce qu'elle ignorait totalement avant de l'avoir entendu de la bouche de Celle qui le lui avait révélé.

    Cela s'est passé, chez Conchita, et non chez Loli, le 12 septembre 1961, en ma présence.

    L'entrée en extase se faisait toujours de la même manière. La tête était brusquement penchée en arrière, et ne reprenait sa position normale qu'après le départ de l'Apparition. Elles tombaient à genoux instantanément. Il y avait une telle force dans leur chute sur la terre ou sur les pierres anguleuses ou plates, que les rotules craquaient comme si elles se brisaient. Le cœur des assistants et surtout des mamans des voyantes se serrait d'émotion. Elles entraient donc en extase comme si elles étaient foudroyées, le mot n'est pas trop fort. Quand elles en sortaient, subitement aussi, il n'y avait ni torticolis, ni lumbago, ni fracture. Pas la moindre fatigue. Elles souriaient délicieusement à l'assistance.

    L'entretien avec leur vision commençait sur place ou en marchant. Si elles étaient surprises par l'extase chez elles, presque toujours, elles sortaient dans le village. Elles passaient par les ruelles, faisaient le tour de l'église, descendaient au cimetière, montaient aux Pins, frappaient aux portes des habitants à toute heure, y saluaient les malades éventuels mais aussi les bien-portants, s'y agenouillaient devant les portraits des défunts en priant pour eux.

    L'extase les saisissait n'importe où: chez elles, sous le porche de l'église, au "cuadro", aux Pins, chez une autre voyante. Il en était de même quand elles revenaient à l'état normal.

    L'extase durait de cinq minutes à une ou plusieurs heures. Il y en eut une de sept heures.

    On s'émerveillait de voir la facilité avec laquelle une petite en extase soulevait, sans le moindre effort, une de ses compagnes également en extase. Elle le faisait d'une seule main, jusqu'au-dessus de ses épaules, pour lui faire embrasser la Vierge quand Celle-ci se trouvait plus haut que d'ordinaire. Or, expérience faite, à l'état normal nous avons constaté qu'elles ne pouvaient se soulever à mi-hauteur entre elles, et en se servant des deux mains, qu'au prix de grandes difficultés.

    Quand elles se déplaçaient en groupe, elles se rendaient bien compte que les autres marchaient, mais chacune pensait qu'elle-même restait immobile, sans participer à la marche commune.

    Si chacune était en extase, elles se voyaient entre elles, même si elles n'étaient pas au même endroit.

    Lorsque deux voyantes venaient d'endroits différents pendant leur extase, elles se manifestaient leur joie, se prenaient parfois par le bras pour poursuivre ensemble le même chemin. En d'autres circonstances, les retrouvailles passées, chacune suivait sa propre route.

    On voyait parfois un groupe de personnes accompagnant une seule voyante et priant derrière elle pendant qu'un autre groupe faisait de même à la suite d'une autre voyante.

    Pendant les extases, elles récitaient le chapelet très lentement, très pieusement. On a pu recueillir sur bandes magnétiques ces prières émouvantes et ceux qui ont eu l'occasion de les écouter en sont restés aussi surpris que favorablement impressionnés.

    Elles récitaient ces chapelets en se rendant aux Pins ou au cimetière, en faisant le tour de l'église, en visitant les maisons, en parcourant les ruelles.

    Si pendant les extases, une des petites perdait une chaus-sure ou une espadrille, une autre devait la rechausser, cette autre fût-elle ou non en extase. Si l'un de nous essayait de le faire, l'enfant se redéchaussait elle-même à l'instant.

    Au début, les extases avaient lieu au "Cuadro", (c'est-à-dire au "Carré"), dans la ruelle qui conduit aux Pins.

    On appelle ainsi l'endroit des apparitions de la Calleja (ou ruelle), parce que les jeunes gens du village le délimitèrent sous forme de carré, y installant des troncs d'arbres pour isoler les voyantes et les protéger de la foule.

    Le 8 août 1961, commencèrent les marches extatiques. Ce jour-là, selon le R.P. Royo-Marin, o.p., qui était présent, les petites semblaient avoir des ailes aux pieds en se dirigeant vers l'église.

    Au début, les médecins et les prêtres firent de nombreuses expériences pour vérifier si les enfants étaient bien en extase, si par exemple elles étaient sensibles à la douleur : brûlures, piqûres, etc... Jamais ils ne parvinrent à leur faire manifester une sensation quelconque de souffrance. Plus tard, pour éviter les abus, les jeunes gens les entourèrent et les protégèrent de leurs bras. Comme disait Ceferino, le père de Loli: "pour les preuves, maintenant, ça suffit".

    En extase, elles décelaient les noms de certains assistants. Elles connaissaient et dévoilaient le nombre exact des prêtres qui étaient à ce moment-là présents au village. Un jour elles révélèrent qu'il y en avait un de plus que ceux que l'on voyait. L'intéressé en convint en avouant qu'il s'était habillé en civil pour la circonstance. A moi-même, Loli me dévoila un jour mes noms et prénoms, ajoutant que ma paroisse était dédiée à la Vierge.

    A d'autres personnes, elles racontèrent des faits de leur passé, sans omettre certains secrets de conscience.

    Généralement la fin des extases se passait de la manière suivante. Comme on pouvait s'en rendre compte par leurs gestes — elles le racontaient après — les voyantes embrassaient la Sainte Vierge sur les deux joues. Puis, elles faisaient leur extraordinaire signe de croix. Elles baissaient un peu la tête et revenaient à l'état normal, en souriant gentiment. Aucune manifestation, aucun geste étrange. Tout de suite, calmes et toujours souriantes, elles répondaient aux questions des personnes qui les entouraient.

    Quelle que fût la durée de l'extase — il y en eut de fort longues, je viens de le dire — les petites avaient toujours l'impression que celle-ci n'avait duré qu'un tout petit moment, "un poquitin" comme elles répétaient. On les entendait dire, à la fin, à la Vierge:

— Ne pars pas encore; reste encore "un poquitin mas", un tout petit peu plus.

    Parfois même, Conchita allait plus loin (je ne l'ai remarqué que chez elle): elle se signait mal intentionnellement, et recommençait plusieurs fois en souriant. Finalement, elle se signait bien et la Vierge s'en allait.

    Vraiment, comme le répétait le Père Luis Andreu avant de mourir:

— Nous avons une Mère très bonne dans le Ciel ; nous ne devons pas craindre le surnaturel ; les enfants nous ont appris comment nous comporter avec Elle; ayons en Elle une confiance filiale.

    La fin des extases était très belle. Même quand on l'a vue, on ne peut la décrire exactement.

par M. L'ABBE JOSE RAMON GARCIA DE LA RIVA
"MEMOIRES UN CURÉ DE CAMPAGNE ESPAGNOL"

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